schaeffer a écrit:
Pouvez-vous en dire davantage sur le modèle du care et la notion indienne de Maitrî ?
avec plaisir !
MAITRÎ est un terme sanscrit usuellement traduit par "amitié", « empathie », "amour d'autrui", équivalent du philia grec, principe cosmologique des stoïciens, qui désigne chez les Anciens tout lien bienveillant envers autrui. Maitrî définit le lien naturel entre tous les êtres vivants, support du rapport à autrui, à tous les êtres, à la nature; un lien humoral avec autrui (http://sanskrit.inria.fr/DICO/52.html#maitri). Francis Zimmerman a orienté une large part de son séminaire 2008/2009 EHESS autour de ce concept (http://ehess.philosophindia.fr/autrui/amitie.html) qui s'inscrit dans vision biologisante de la réalité humaine, développée dans les textes philosophiques de l'hindouisme et du bouddhisme, support de ces autres concepts de compassion, de non-violence et de détachement.
La Maitrî est un rasa, une des humeurs - telles qu'elles sont également définies dans la médecine hippocratique – qui circule dans le tissu des êtres vivants interconnectés dans la cosmogonie « végétale » indienne. Cette notion de tissu du vivant, siège de tous les rasas, nous rapporte à des perceptions sensitives "primordiales" et immédiates (telles celles du nouveau-né, via le toucher en particulier), mais aussi à la communication avec le public dans les arts totaux comme le théâtre Natyasastra, ou l'empathie thérapeutique dans la prise en charge ferenczienne du traumatisme.
Lien entre les vivants, la Maitri est également une disposition intrinsèque, l'autre n'étant que prétexte à sa mise en oeuvre; il s'agit avant tout d'une éthique de soi-même dans laquelle "le résultat (social) viendra de surcroît", tel un "effet secondaire" (R.H. Jones, Theravâda Buddhism and Morality); l'acte est plus important que la conséquence, mais les "radiations" de l'acte à tout le monde des vivants sont un présupposé cosmogonique, et le concept « à double entrée » de Maitrî en principe de bienveillance
et en lien cosmologique est certainement un exemple important de la vision « en abyme » du monde dans l'Inde classique.
L '"individu" occidental, lui, n'est conceptualisé que par une de ses facettes, corollaire sociétal, mais dans l'ensemble des vivants, d'autres facettes sont communes, tissant un monde continu, un « gel » du vivant semi-public/semi-privé, préservé de la schizophrénie par la Maitrî.
Le Care, cette philosophie initialement développée aux USA par des intellectuelles féministes, mais également porté, via le mouvement contre-culturel américain, par l'orient et de la notion d'hylozoïsme (ou « hypothèse Gaïa ») de la tradition hindoue, comprend "tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde", monde entendu comme unité comprenant nos corps, nous-mêmes en tant que sujets, et l'environnement. Le Care est une philosophie de la sollicitude, il est aussi une pratique et une éthique au service du social, dans laquelle les êtres sont interdépendants et non plus des fictions de l'autonomie, l'individu le plus performant et le plus autonome ne pouvant se déployer sans tout un appareillage externe, des réseaux, le travail des autres, des services. Ce Care, rendu invisible dans les sociétés de profit et de compétition actuelles, car il fausserait "l'équation capitaliste" des nations, est bien pourtant d'un accès inégal selon les ressources et la situation sociale.
Penser le Care, ce réseau a priori altruiste, semble mettre en débat les propositions théoriques de la sociologie et celles de la psychanalyse:
- Le lien est naturel et diachronique, le sujet inachevé s'étaye à ce lien, car sa contingence nécessite cette énergie de cette liaison. La pulsion de mort, ce concept freudien tardif, discuté et quelque peu énigmatique, n'est-elle alors qu'une déliaison, qui libère l'énergie à l'inorganique, et non une énergie pulsionnelle autonome, les liens brisés du réseau naturel du Care, « flottants au vent de l'inorganique », délivrant alors leurs courants de mort/douleur ?
- De l'Ego dans le réseau ? D'une part, la Maitrî, support du Care, est d'abord positionnement du sujet dans le monde des vivants, et non action positive sur ce monde; et la position de non-malévolence qui en découle est d'abord morale privée qui permet à l'individu d'établir son « berceau »; mais d'autre part le narcissisme, mobile premier et ultime de tous nos actes pour la psychanalyse, pourrait pourtant bien s'inclure dans ce concept puisque son objet premier est le sujet inclivé, non-amputé encore de représentations retranchées prénatales, de clivages traumatiques, d'exil géographique, d'amputations de sa chair par maladie, de sa fonction par handicap, le sujet en lien. Si le sujet morcelé est l'objet de la psychanalyse, l'amour partiel que l'on peut offrir à un fragment de soi-même devient étranger à la compassion; mais si l'objet de la psychanalyse est de « récupérer » les morceaux perdus dans le développement du sujet, de lui permettre de retrouver la trajectoire qui a conduit à ces amputations obligées pour avancer, si la psychanalyse est une marche diachronique vers l'inclivé et le relié, alors le narcissisme se fond dans la Maitrî.
Autour de la notion de Care:
Geneviève Decrop, Au delà de la crise, vers une troisième modernité ? Entropia N°7 automne 2009, pp. 107-120
Delphine Moreau, De qui se soucie-t-on ? Le care comme perspective politique, Revue internationale des Livres & des idées (RiLi) N°13 septembre-octobre 2009, pp. 18-22